Imaginez que toute votre vie vous tournez en rond, assoiffée, dans la chaleur suffocante et la fièvre, bousculée par une foule hargneuse, sans repos , dans une âpre querelle sans but ; il y a bien un sourire ici et là mais vous ne pouvez vous arrêter un moment et sourire en réponse. Subitement, sans savoir comment, vous tombez dans une magnifique cathédrale. C’est la paix, la fraîcheur, toute soif calmée. Tout est beau ; mais l’obscurité règne, vous devinez les choses, allant à tâtons, mais vous êtes si bien que vous n’avez nulle envie d’explorer ce domaine immense. Et il y a une présence très douce qui vous apporte tout ce que vous désirez, une voix merveilleuse. Toute misère est oubliée. Les bruits du dehors sont assourdis. Du seuil de la cathédrale, vous cherchez à attirer les autres et vous décrivez autant que possible la paix, la fraîcheur qui les attends. Peu à peu, cette présence se révèle à vous, mais aussi vous vous sentez un peu perdu, si la présence ne se manifeste pas, vous souffrez , vous vous ennuyez… C’est toute une vie nouvelle.
Jusqu’à un certain point vous vous confiez aux autres. D’abord vous ne décrivez que la cathédrale… comme une jeune fille qui décrit le bal merveilleux où elle a rencontré celui qu’elle aime sans jamais parler de lui à ses amis . Mais après les fiançailles, elle parlera librement de lui, décrira les cadeaux faits par lui sans pourtant parler de leur amour mutuel. Mariée, elle se confiera plus encore, décrira leurs voyages etc… et pourtant elle gardera l’essentiel pour elle.
La vie mystique est plus riche et plus complexe que la vie ordinaire ; elle a ses profondeurs et ses zones plus superficielles qui ne sont nullement celles de l’amour : ainsi la Kundalini, les impressions physiques procédant de la paix, tout ce qui peut être livré en pâture sans danger . C’est comme l’entrée dans la cathédrale : un monde nouveau d’harmonie et de subtilité extrême. Mais ce n’est que le seuil de la vie mystique. C’est l’entrée en soi-même seulement, et déjà c’est inouï.
Lorsqu’on était ballotté et torturé dans la foule, on ne pouvait penser à rien, n’aimer personne. Dans la paix, on est tout entier disponible : on peut se donner à l’amour, s’arrêter pour aimer, rêver à celui qu’on aime. C’est comme la santé pour qui serait malade. Alors seulement on peut agir beaucoup, et en paix. Dans la fièvre et la douleur, l’effort coûte trop, il devient fébrile, on croit faire beaucoup, on s’agite et on confond délire et pensée lucide…
Ceci vous donne-t-il une idée de ce qu’est la vie mystique ? Ce n’est pas une vie religieuse et pieuse qui va s’approfondissant, non, c’est un nouveau registre de l’être, un domaine entièrement nouveau dans lequel on est précipité en une second… On sent le devoir d’en faire part à tous, au moins à tous ceux qu’on aime, qu’ils sachent qu’il y a quelque chose tout proche. Et pourtant je hais toute propagande, l’esprit missionnaire, mais ceci est autre chose.
On ne profane pas ce domaine en en parlant du fait même qu’on n’a rien à en dire. C’est comme conter à un sourd qu’on est allé au concert et qu’on a entendu tel et tel morceau sans s’étendre sur les jouissances sonores ressenties…
L’amour seul est sacré et secret, et là encore tous les mystiques l’ont chanté, même les chrétiens. Longtemps, j’ai été choqué par le ton profane ou érotique des persans et de certains chrétiens, mais il ne leur est pas aisé de s’exprimer autrement s’ils ne veulent pas être secs et fades.