L’esclave
Un riche propriétaire terrien avait découragé toute la population des villages environnants. il était tellement avare et exigeant que tous avaient l’un après l’autre abandonné ses champs. Faute de bras pour remuer ses terres, il fût bientôt contraint d’en laisser une large portion à l’abandon. Il obligeait sa femme et ses enfants à cultiver le reste, soit une surface si vaste que les malheureux étaient décharnés, hébétés de fatigue.
Un moine vint quêter à sa porte. Il avait si beau visage, si grande allure, que l’avare n’osa pas lui refuser une aumône. Mais comme il ne savait pas donner sans recevoir, après avoir offert sa mince obole, il se mit à gémir sur le mauvais sort qui le condamnait, ainsi que sa famille, à courber l’échine sur une terre que nul ouvrier ne voulait cultiver. Le moine l’écoutait attentivement. Quant la plainte cessa, il salua, s’apprêta à repartir. Mais le riche quêta l’aide du renonçant.
- Aidez-moi, demanda-t-il.
- je vais vous donner un mantra, formule mystique et secrète, dit le moine, répétez-le d’un coeur pur, soyez très attentif aux pensées qui vous habiteront lorsque vous le prononcerez : ce mantra est si puissant qu’il matérialise les désirs !
Il lui dit à l’oreille les paroles secrètes, répéta une fois encore qu’il fallait purifier les désirs avant de l’utiliser, puis repris la route.
Lorsque la femme et les enfants revinrent à la tombée du jour, ils trouvèrent le maître de céans l’oeil vague, marmonnant son mantra. Il était tellement occupé qu’il ne fut ni chagrin ni violent. Ils purent se nourrir sans que chaque bouchée leur soit reprochée, aller dormir sans être rabroués et traités de fainéants. Le lendemain il demeura l’oeil vague, marmonnant son mantra. Sa famille se réjouissait du changement opéré en lui. Ils se prirent à l’estimer, à lui trouver des qualités. mille jours il resta enclos dans son mantra, obstiné à le dire et redire sans cesse. Le millième soir, le fruit de ses désirs surgit soudain devant lui. C’était un démon, haut et large :
- Maître, lui dit-il, je suis ton esclave obéissant, tout dévoué à ton service. Sache cependant que je ferai tout ce que tu voudras à condition que tu ne me laisses jamais un instant inoccupé. Si je devais demeurer un instant inactif, ma nature est telle qu’à l’instant même je te dévorerais.
Le bonhomme sourit : il savait que ses terres étaient vastes et qu’elles n’avaient pas été entretenues. L’énergique démon, prêt à travailler pour lui, était assurément un cadeaux des dieux. Il l’envoya donc nettoyer ses friches et s’en fut, souriant, annoncer la nouvelle à son épouse.
- Femme, nos épreuves s’achèvent. J’ai reçu, comme fruit de mes prières et réponses à mes désirs, un démon aussi puissant qu’industrieux. Il va désormais travailler nos terres.
L’épouse s’effraya bien un peu du cadeau, mais n’osa i questionner, ni exprimer son inquiétude. Le temps qu’il prenne un bain et s’installe pour le dîner, le démon était revenu.
- Maître, j’ai nettoyé toutes les terres incultes.
Ledit maître fut étonné de la rapidité, soupçonna quelque imposture. Il grimpa sur le dos de son exclave qui répétait :
- Et maintenant, que dois-je faire ? Et maintenant, quel est mon ouvrage ? Et maintenant, quels sont mes ordres ?
- Montre-moi mon domaine ainsi que le travail accompli.
Ils s’en furent donc ensemble en tournée d’inspection.
A perte de vue les champs étaient retournés, la terre offrait des sillons aux oiseaux qui faisaient bombance de vers fuyant dans les mottes humides. Les branche smortes sous les arbres étaient liées en fagots, les arbres fruités étaient dégagés, élagués, tuteurés de neuf. L’homme s’émerveilla. Une dernière fois le démon demanda :
- Ai-je de l’ouvrage ou dois-je te dévorer ? L’autre, le coeur battant, lui répondit en hâte :
- Procure-toi des graines et sème maintenant.
Il faisait presque nuit, les magasins de graines, situés à des lieues de là, devaient être fermées à cette heure tardive. Il pensait avoir gagné du temps. Hélas, il n’était pas assis sur sa véranda que le démon revenait. Il avait réveillé le marchand qui, terrorisé, lui avait procuré tout le grain qu’il voulait. Il avait ensemencé les champs fraichement labourés d’un seul et ample geste.
- Et maintenant, dit-il, maintenant que dois-je faire ?
- Creuse une citerne pour recevoir toute l’eau des pluies des moussons afin que ma famille et mes terres ne souffrent plus jamais de soif.
Sitôt dit, sitôt fait. Le temps d’une tasse de thé qui lui resta dans la gorge, et le bonhomme retrouvait le démon radieux, fier de lui, à peine parti déjà revenu.
- Du travail ! Du travail ! Vite, mon Maître, vite !
- Creuse un puit jusqu’au coeur de la terre, trouve l’eau que chauffent les dieux pour leurs ablutions et fais-la jaillir dans un bassin profond afin que je puisse toujours me baigner à mon aise. Le démon repartit et son maître s’effondra car il savait qu’aussi loin qu’il faille creuser, il ne faudrait pas longtemps avant que son esclave le dévore ! Son épouse, le voyant abattu, s’inquiéta de la panique qui l’avait saisi :
- Que vous arrive-t-il ?
- S’il manque de travail, ce démon me dévore. Or il agit si vite que je ne pourrai pas l’occuper bien longtemps !
- Ce n’est que cela ? lui répondit l’épouse. ne vous inquiétez plus. Assurez-vous qu’il accomplit tout ce qui devait l’être car vous ne trouverez pas de sitôt un ouvrier d’une telle efficacité. Lorsque vous n’aurez plus rien à lui demander, envoyez-le moi, je l’occuperai.
La nuit n’était pas finie que le démon se dressait devant son maître . il avait creusé la terre, trouvé une source chaude, canalisé son eau, construit un bassin pour la recevoir.
- Maître, ton bain est prêt. Que veux-tu de moi maintenant ?
- Va voir mon épouse, elle a de l’ouvrage pour toi. Lorsqu’il sera fini, tu pourras me dévorer. T’occuper nuit et jour est un labeur trop lourd pour ma pauvre tête.
Il se désolait, se souvenant qu’il aurait dû contrôler ses pensées tout en récitant le mantra. « Mes désirs étaient-ils tellement tyranniques, voraces ? De quelle terrible réincarnation paierai-je cette vie-ci ? » Les larmes ruisselèrent sur ses joues, sur ses mains. Il demeurait absorbé sans voir passer une première nuit, puis une deuxième, puis une lune. Un long temps s’écoula. Réconcilié avec l’idée de sa mort, il sortit de sa torpeur. il s’étonna de voir que les plantations dans ses champs étaient déjà sorties de terre, que tant de jours avaient passés. Il courut dans la maison, craignant que le démon n’ai dévoré son épouse, plutôt que lui, lorsqu’elle avait manqué d’ouvrage. La maison était paisible, gaie. Les enfants chantonnaient, son épouse entra dans le salon, sourire aux lèvres.
- Le démon ? l’interrogea-t-il.
- Oh je l’ai occupé ! Il a réparé le toit, agrandi la maison, peint les murs, raccommodé tout notre linge, filé des draps pour nous, nos enfants et nos petits-enfants, puis je lui ai confié l’un de mes cheveux.
- Vous lui avez confié l’un de vos cheveux ?Dans quel but ?
- Mers cheveux sont frisés, vous le savez. je lui ai seulement demandé d’en défrisé un, de me le rendre lisse et raide.
- Il l’a fait, sûrement. Ce démon peut tout faire.
- Non. Il a essayé. Il l’a mouillé pour l’allonger, mais en séchant le cheveux frisait comme jamais. Alors il l’a battu, mais s’il acquit quelques angles dans le traitement il n’en frisait pas moins. Enfin, voulant le redresser au feu à qui rien ne résiste, il est allé chez le maréchal-ferrant, l’a soumis à la flamme. Quand il est revenu me dire que mon cheveu avait disparu, je lui ai demandé de le retrouver et de ne pas revenir sans le rapporter.
Le bonhomme embrassa les mains de son épouse. Soulagé, il préféra désormais payer le prix de toutes choses plutôt que de risquer d’être dévoré par ses démons.
Contes des sages de l’Inde – Martine Quentric-Seguy