Introduction

Aujourd’hui : Quel maître pour quel disciple ?

Reconnaissant le rôle de ferment joué depuis l’origine des traditions jusqu’à nos jours, par ceux qu’il nommait « maîtres spirituels » Jacques Masui s’interrogeait en 1967 sur la fonction qu’ils pouvaient remplir dans notre monde moderne.
Y avait-il encore une place pour eux ? Allait-on voir éclore une nouvelle race de guides qui, en marge des traditions, allierait formation scientifique et recherche spirituelle ? Les exigences d’un univers scientifique où les préoccupations sociales prenaient le pas sur le souci d’un salut personnel, l’esprit critique sur le respect et la soumission, semblaient imposer cette évolution et l’on était en droit de se demander si le « don de former des maîtres », la science infiniment  difficile de la « transmission » n’allait pas être définitivement perdue. Quinze ans plus tard le débat reste toujours ouvert, loin de s’estomper avec le temps, l’intérêt de ces réflexions ne cesse de grandir.
Le besoin et la recherche obscurs, mais de plus en plus souvent exprimés d’une dimension autre de matérialiste, ont fait se multiplier en Occident sectes, maîtres ou guru dans la plus grande confusion. Ébranlés par les excès vertigineux de la technologie, par les échecs des grandes transformations sociales ou les insuffisances d’une religion socialisée, nombre de nos contemporains pensent trouver leur salut dans un nouveau bien de consommation, importé d’Orient, le maître ou le guru, et laissent s’engouffrer tous leurs espoirs dans ce mot devenu magique, nouveau point de fixation des dépendances  ou des superstitions, dernier lieu possible de l’illusion.
A la faveur de cette nouvelle mode le terme de « maître » est en effet employé à tort et à travers et appliqué aux fonctions les plus diverses, si bien que c’est au moment  où il est le plus utilisé qu’il risque de perdre son sens, et de nous faire définitivement oublier l’expérience fondamentale et universelle qu’il désigne.
C’est pourquoi le rappel net et sans doute élémentaire de quelques points de repère nous semble nécessaire pour éviter que des emplois erronés ou déviés ne fassent perdre le souvenir de cette expérience intérieure spécifique à laquelle ne saurait se substituer aucune technique moderne de communication ; ceux dont l’aspiration est profonde  et authentique ne doivent pas être détournés de leur espoir par les faux-semblants qui leur en sont trop fréquemment offerts.
Il ne suffit pas d’apporter le réconfort d’une relation personnalisée, ou de proposer une forme quelconque de vie communautaire – intervention certes bénéfique dans une civilisation où l’individu séparé du monde, des autres et de lui-même est menacé d’asphyxie – pour faire vivre l’expérience de l’intériorité profonde. C’est abuser du terme que d’attribuer le titre de « maître spirituel » à ceux qui généreusement et à bon escient remplissent les fonctions de père, d’enseignant, de directeur de conscience, voire de thérapeute ou d’analyste, ou même de simple confident dans une société où les relations humaines doivent être réinventées. Si ces derniers nous apprennent ou nous aident le plus souvent à mieux explorer nos facultés, à cerner nos limites, à trouver aisance et équilibre dans un univers déjà construit, telle n’est pas la fonction de « maître spirituel », même si son action  se répercute avec bonheur sur ces plans là. De même nous nous fourvoyons si nous imaginons que la rencontre d’un maître résoudra à leur propre niveau nos problèmes latents sous prétexte qu’il aura le pouvoir de nous fournir un monde conforme à nos désirs, de nous déposer au cœur du paradis terrestre tel que notre rêve l’organise, en portant à la perfection la satisfaction de nos désirs, même les plus nobles.
Si nous sommes animés par l’unique désir du bien-être ici-bas ou au-delà, si nous voulons jouir à l’intérieur de nos limites de nos qualités propres ou de la perspective de notre propre salut, si nous cherchons la maîtrise de nous-même et du monde, il est inutile de prendre les risques d’un choix, ces entreprises ne relèvent pas de la compétence d’un maître spirituel. Mais si, au contraire, nous avons épuisés les charmes de tout ce qui est circonscrit, si nous avons pressenti la profondeur que l’issue n’est plus pour nous dans un perfectionnement de nous-même et du monde, si nous désirons échapper à toute forme de limite, de mesure, de fabrication pour accéder à ce que nous savons radicalement différent et que nous sentons en nous aussi proche qu’inaccessible, alors la rencontre du maître est imminente. C’est le propre du « maître spirituel en effet que de nous faire franchir ce hiatus mystérieux qui sépare en nous le monde qui nous emprisonne de celui qui libère, de lever cet obstacle invisible contre lequel ne cesse de buter notre impuissance. Le secret de ce passage réside dans un ébranlement de notre être tel que s’éveille en nous la conscience qui échappe à toute dualité. Seul un véritable maître peut opérer cette transformation et actualiser ce qui, sans son efficience, ne restera qu’à l’état de virtualité ou ne se manifestera que fugitivement.
Mais une telle transformation ne peut être improvisée : seul un acrobate expérimenté peut faire faire sans risque ce merveilleux saut périlleux dans le vide qui, arrachant à la caverne des limites et des illusions, projette dans l’immensité sans fond d’une vie réelle.
Aussi est-ce gravement s’exposer que de ne pas s’assurer de la compétence spirituelle de celui à qui l’on se confie pour cette aventure. Si en tout homme réside les germes d’un développement intérieur, n’importe quel jardinier ne peut en assurer la croissance ; beaucoup au contraire, par ignorance ou perversion en détruisent le dynamisme vivant et, confiées à l’action obscurcissante d’un mauvais maître ignorant ou épris de pouvoir, les énergies se perdent, condamnées qu’elles sont à le suivre dans sa destinée infernale. Aussi l’expérience mérite-t-elle que l’on soit vigilant et que l’on se souvienne des signes solidement établis par toutes les traditions, vérifiés de siècle en siècle et permettant une discrimination éclairée.
Comment s’orienter en effet aujourd’hui parmi ceux qui se disent maître, ceux que l’on nomme tels, ceux qui ne disent rien et dont on ne peut rien dire, parmi les saints et les mystiques, compte tenu qu’ils peuvent être saints sans être mystiques, et mystiques sans être maître ?

La montagne

Une métaphore, celle de la montagne, nous permettra de situer tous ceux qui, à des niveaux divers et selon des modalités variées, attirent notre attention sans que nous sachions toujours voir avec précision le rôle ou la fonction qu’ils peuvent remplir auprès de nous.
La montagne figure donc l’expérience mystique ou l’intériorité profonde dans sa spécificité, et l’accès à la montagne, l’ouverture du coeur mystique.
Vont jusqu’au bout de cette expérience ceux qui atteignent la cime, mais parmi eux s’instaure déjà une nette distinction. Les uns ont gravi la montagne avec ou sans maître et se tiennent au sommet dans un ravissement continuel. Ils illuminent comme des phares mais ne peuvent ni ne veulent redescendre. Ce sont de grands mystiques, de grands saints mais ne sont pas des maîtres. Les sufi les nomment « wéli« . « Le wéli est celui qui est anéanti, et mort par rapport à son propre état, qui subsiste dans la contemplation de Dieu, mais ne peut plus rien dire de son existence individuelle et qui ne saurait être en repos sans aucun autre que Dieu ».
Totalement perdu dans « le ventre de l’annihilation » les wéli ont fixé leur séjour dans la région de l’ébahissement ; « ils n’ont pas reçu la commission d’en perfectionner d’autres », mais la paix et l’amour émanent d’eux comme la lumière de la lampe, ils fascinent les foules qui se recueillent autour d’eux, éblouies par l’éclat de leurs perfections et les effluves de leur ivresse, ivresse dans laquelle ils demeurent.
Comme eux se tiennent sur quelque pic et plate-forme moins élevés des mystiques qui répandent à leur mesure paix ou amour, exerçant une attraction irrésistible sur ceux qui les perçoivent et qui recherchent leur proximité comme une protection lumineuse ; mais ne pouvant redescendre, ces saints ne peuvent prendre des disciples en charges.

Les virtuoses de l’ascension

Parmi ceux qui atteignent la cime, il en est d’autres, « les Parfaits » selon les sufi, les sadguru de l’Inde et les bodhisattva qui, ivres et sobres à la fois, allient ravissement et méthode ; ils redescendent des hauteurs de l’unité pour faire faire le chemin aux disciples qui les reconnaissent.
« … Gens que la bonté de l’Être suprême et la faveur éternelle, après qu’ils ont été absorbés dans la source de l’union et dans l’abîme de la confession de l’Unité, a jugés dignes de s’échapper du ventre du poisson de l’annihilation, pour les jeter sur le rivage de la division et dans l’hippodrome de l’existence (sensible) afin qu’ils servissent de guides aux hommes pour leur montrer le chemin du salut et des degrés (de la vie spirituelle). »
De tels guides jouissent de la plus grande des efficiences, avec eux on apprend à reconnaitre les signes qui caractérisent le plus compétent des maîtres.
Ce dernier a gravi la montagne jusqu’au sommet sous la conduite d’un guide émérite qui lui en a fait explorer tous les versants, tous les accidents ; aussi monte-t-il et descend-il sans cesse pour faire faire l’ascension aux autres. Il offre à chacun un trajet en fonction de ce qu’il est et de ce qu’il peut, n’imposant aucune technique, aucun moyen, aucune condition ; il fait monter jusqu’à la cime, évitant toute impasse, tout atermoiement. A sa suite les timorés sont rassurés et s’égaillent dans la montagne au rythme de leur souffle, chacun étant sûr d’être conduit aussi loin qu’il lui est possible d’aller. Mais les plus ardents sont portés, hissés d’à pic en à pic, le maître leur jette inlassablement la corde d’amour, les accoutumant à toutes les difficultés du terrain qu’ils affrontent sans répit mais sans effort.
Maître des courants d’amour et de félicité, vivant dans et par la grâce, ce type de guru donne l’amour au cœur éveillé, l’éveil au cœur ignorant et son efficience silencieuse détruit l’ego sans jamais en parler, donnant sans cesse au disciple l’occasion de se sacrifier. Avec lui, grâce et amour sont synonymes et dans son sillage, la perte du moi se révèle épanouissement et découverte de la liberté. Il sacrifie tout à la progression de ses disciples, peu importe sa réputation, les germes d’idolâtrie doivent être détruits, tous les doutes éliminés. Près de lui on touche à l’essentiel, il renvoie uniquement au réel mais tout s’opère dans le silence du cœur à cœur sans que personne s’en aperçoive.
Son enseignement est une découverte intime et silencieuse faite par chacun, une lecture constante des signes que sont ses paroles, ses gestes, ses actes dont le disciple, oublieux de lui-même, déchiffre le sens au fur et à mesure que s’ouvre son cœur et s’affine sa discrimination.
Pour bénéficier de l’efficience d’un tel maître il faut et il suffit de le reconnaître, mais cette reconnaissance est purement intérieure. Il vit en effet caché, aucun signe distinctif ne le désigne au regard et il s’efforce de tenir secrets ses pouvoirs surnaturels multiples. Assumant tous les aspects de la destinée humaine, il refuse jusqu’au nom de sa fonction, il est l’ami, le disciple de son propre maître en qui il se perd et c’est l’en séparer que vouloir le reconnaitre maître à son tour. Sa discrétion et sa simplicité font que seuls s’attachent à lui ceux qui pressentent la nudité de sa vie profonde. Sont ainsi éliminés les amateurs de magie ou de faux merveilleux, ceux qu’exalte une personnalité aux apparences extraordinaires. Ses disciples ou amis ne forment ni secte ni groupe, ont les modes de vie et les personnalités les plus variés, chacun étant révélé à lui-même là où il se trouve.
Issu d’une lignée de guides, un tel maître en forme un ou plusieurs qu’il entraine à monter et à descendre les pentes de la montagne pour qu’il puissent faire faire à leur tour le trajet à d’autres alpinistes, formation qui exige de longue années de présence auprès de lui. Il est utile à tous et convient particulièrement à ceux qui redoutent les exercices de tous ordres mais peuvent renoncer à tout appui et sont prêts au don total d’eux-mêmes, une fois reconnue la pureté du guide ; seuls leur importent les horizons que leur offrira la cime une fois qu’ils y auront été conduits.

Les guides expérimentés

A côté de ces géants de l’alpinisme, de bons guides de grande renommée offrent leur solide expérience comme modèle. Le guru de ce type a gravi une partie de la montagne avec ou sans maître et chemine en direction du sommet. Tournant e dos à la plaine, il s’en tient manifestement à l’écart, vivant retiré dans la solitude ou partageant au contraire la vie collective des ashram ou des communautés religieuses qu’il dirige. Révélant à tous que l’ascension est l’unique occupation de sa vie, il arbore de nombreux signes distinctifs qui rappellent sa détermination : tonsure, nom spécial, vêtement de couleur significative, emblème, rosaire… il organise des pèlerinages et de grandes assemblées dans des lieux spéciaux.
Il précède ceux qui le choisissent pour guide, ayant découvert le reflet de la montagne dans ses yeux. Ces derniers sont ardents à suivre les conseils qu’il donne sur la manière dont il faut aborder la montagne. Son enseignement nourri d’expérience s’appuie sur la connaissance des textes. Quand il a un contact réel avec ses disciples, il répond à leurs questions et oriente leurs efforts nombreux et soutenus. Mais comme un guide montagnard qui impose un équipement, des relais, un trajet, il les contraint à utiliser toutes sortes de moyens plus ou moins extérieurs : initiations, mantra, conversion à un système ou à une religion qui sont donnés comme des conditions d’accès.
Maître des techniques, il vise essentiellement à faire taire la pensée pour que se développe vigilance et maîtrise intérieures ; à cet effet il soumet ses disciples à des exercices de tous ordres : jeûne, concentration, exercices du souffle, posture du yoga… Ces méthodes sont éprouvées, mais quelle que soit la forme imposée, il faut toujours gravir la montagne par soi-même, soumis à l’autorité du guide et entraînés aux efforts les plus acharnés, sans jamais être sûr de le rejoindre sur les versants plus ou moins élevés qu’il a escaladés ; car l’imitation, aussi appliquée soit-elle, reste souvent extérieure et les exercices exigés par les différentes pratiques peuvent toujours détourner de l’essentiel, comme détourne de la lune le doigt pointé vers elle ; toute intuition de l’ascension, tout esprit d’initiative ou de découverte est compromis ; à se plier aux gestes imposés, le disciple risque de ne jamais gravir les premiers escarpements de la montagne parce que concentré tout entier sur des moyens, il risque d’oublier le but ou encore parce que les méthodes qui ont été fructueuses pour son maître ne sont pas forcement adaptées à lui.
Ce type de maître convient toutefois aux disciples qu’effraie le vide d’un abandon total, à ceux qui veulent fournir un effort personnel, lutter avec leurs limites ou leur impuissance, à ceux qui ont besoin de règles, pour progresser régulièrement, à ceux qui rêvent de « faire de la montagne », de jouer avec l’équipement de l’alpiniste mais redoutent le vertige des cimes ou les avalanches de la perte du moi.

Excursion isolée ou sauvage

Certains ont un jour aperçu la montagne ou tout au moins l’ont cru, ils pensent même y avoir fait, sans guide, à l’improviste, une fugitive excursion mais sans jamais avoir pu renouveler celle-ci, une fois revenus dans la plaine.
De cette échapée, ils gardent une nostalgie et se font une auréole ; ils s’autorisent de ce « baptême du feu » pour faire miroiter aux autres leur supériorité. Du haut d’une colline proche de la ville, ils prêchent, ils enseignent, leur silhouette se détache, haute dans le ciel, et se confond avec la montagne à l’horizon pour le regard mal exercé. Redoutable impasse que leur enseignement : leur expérience perdue aggrave en quelque sorte leur ignorance. Ils en font l’objet d’un discours, en parlent de mémoire mais avec une conscience qui n’est plus celle du moment et qui s’approprie ce qui échappe à toute saisie ; ils restent prisonniers de l’illusion qu’ils sont eux-même la cause ou la source de l’aventure et que c’est eux seuls qui peuvent la renouveler : grave inconvénient de l’expérience dite sauvage, éclair fugitif qui arrache à la plaine sans jeter définitivement sur les pentes de la montagne.
Incapables de refaire ou de poursuivre leur propre ascension, comment pourraient-ils guider les autres ?

Les cartographes

Après eux, il convient de citer ceux que nous nommerons les cartographes. De la montagne ils ne connaissent que des échos qu’ils ont perçus dans les livres ou les paroles de ceux qui l’ont gravie. Pour eux la montagne se perd dans des brumes, ils ne peuvent l’apercevoir et ils en rêvent… mais ils savent qu’elle existe et ils veulent en témoigner : c’est un de leurs mérites.
Ils ne l’ont cependant jamais vue ; ils parlent par ouïe-dire, leur savoir est de seconde main : par là ils sont dangereux.
Discourant sur la montagne, ils renvoient l’écho d’une vérité précieuse pour ceux qui voient leur intuition ou leur pressentiment intime justifié par des récits plus ou moins évocateurs des ascensions auxquels ils aspirent.
Ils donnent courage et espoir à ceux qui ne veulent pas se laisser engluer dans les terres boueuses de la plaine : il y a une issue puisque la montagne peut se dessiner à l’horizon, on peut regarder vers le ciel encore vide, puisque sa cime pourra y surgir ; ils aident leur public à se dégager d’un matérialisme pesant. Leurs lettres, leurs conversations, leurs conférences exercent une influence morale, permettent de reconnaître en soi des intuitions, des vérités qui arrachent aux premiers niveaux de l’avidité et de la rivalité pour faire acquérir ce qu’il est convenu d’appeler une vie intérieure, prise de conscience d’un domaine intime dans lequel on apprend à se connaitre et à évaluer, découverte d’un moi profond.
Cependant leur ignorance est redoutable ; enseignant les exigences de l’ascension d’une montagne qu’ils ne voient pas, ils recréent une sorte de parcours à l’horizontale dont le réseau est nourri des informations recueillies sur la véritable ascension, ils veulent faire monter sans offrir de verticale, un peu comme s’ils faisaient nager sans eau. A ce régime, ceux qui les suivent se trouvent souvent pris dans le filet stérile d’un univers imaginaire, qui pour être « spirituel », n’en est pas moins trompeur. Ils acquièrent des mérites à parcourir des étapes fictives, leur goût et leur ardeur s’épuisent à des comportements de renoncement, de silence et de solitude qui se révèlent vains parce que non justifiés par la logique naturelle et les bienfaits d’une ascension réelle. Seule l’expérience de la plénitude fonde le renoncement, le courant ascentionnel de l’amour, l’abandon. Sans eux, renoncement et abandon sont non seulement stériles mais frelatés, font naître des sentiments de frustration, créent une tension, voire une sublimation qui engendrent quelquefois de graves désordres, comme il est possible de l’observer pour certains religieux ou adeptes qu’une règle aveugle livre à la volonté de puissances supérieures autoritaires.
Ces avocats d’une vie dite spirituelle recueillent et soutiennent ceux qui, écœurés par les limites d’un rationalisme utilitaire, aspirent à l’élargissement d’un comportement individualiste. Ils dégagent et nourrissent de solides aspirations religieuses.
Mais ces alpinistes en chambre qui parlent d’escalade sans jamais avoir vu la montagne font courir le plus grave des dangers : ils empêchent souvent ceux qui la voient sans le savoir de la reconnaître. Contre eux protestait en son temps saint Jean de la Croix quand il dénonçait les ravages des directeurs de conscience sans expérience mystique : ils sont remplacés de nos jours par certains psychothérapeutes qui s’appliquent à ramener sans cesse les élans d’ouverture intérieure à des manifestations régressives et refusent de voir dans l’appel de la montagne une source d’épanouissement de la personnalité. Quand par chance la montagne surgit inopinément, elle échappe en effet à tout ce qui a pu être dit ou imaginé par les colporteurs de seconde main, quelle qu’ait été leur sincérité. Prisonniers de la plaine, ils ne peuvent imaginer les pentes verticales malgré l’application qu’ils ont mise à scruter les récits de ceux qui les connaissent. Et il ne peut y avoir de plus grand préjudice que d’être détourné par ignorance de la plus précieuse des ouvertures, celle du cœur : non reconnue au moment où elle surgit, elle risque d’être perdue à jamais.
A côté de ces chercheurs de l’esprit, on trouve à l’opposé semble-t-il, mais sur le même plan les pionniers du corps, cartographes à leur manière, qui proposent la libération à partir de techniques physiques ou ascétiques de tous genres. Ils contribuent, certes, à réhabiliter un équilibre corporel souvent compromis par un intellectualisme exacerbé et une morale désincarnée. Ils s’imposent en général par la qualité et la maîtrise de leur art. Avec eux on réapprend un usage heureux de son corps, mais quelles que soient les résistances psychologiques que ces pratiques surprennent ou font tomber, heureuse exploration de soi dans le meilleur des cas, une saine gymnastique, même intériorisée, ne saurait se substituer à l’ouverture du cœur.
Dans la mesure où ces techniques entraînent un effort conscient sur soi, elles risquent en outre de détourner d’une expérience dont la caractéristique essentielle est la spontanéité. Bien des efforts sur ce plan restent stériles car les enseignants de ces pratiques proposent souvent comme résultat décisif – et c’est ici qu’ils révèlent leur ignorance de cartographes – les symptômes ou les effets d’un processus dont ils ignorent l’origine. C’est le cas des tentatives désespérées de ceux qui par exemple s’acharnent à obtenir l’éveil et la montée de la kundalini à partir d’exercices du souffle : erreur fatale qui prend les effets pour les causes et condamne à l’échec les entraînements les plus acharnés, les plus obstinés. Le souffle se modifie assurément quand s’éveille la kundalinî mais il ne suffit pas de modifier son souffle pour la faire se dresser.
Il faut aussi compter avec ceux qui n’ont pas assimilé les enseignements traditionnels auxquels ils empruntent les exercices qu’ils proposent. Faute de maîtriser l’esprit véritable d’une méthode on en perd le sens et par là le profit.
Les techniques ont chacune une efficacité en elles-mêmes, mais pratiquées hors de la vision du but, elles mobilisent et détournent à leur seul profit immédiat l’énergie qu’elles développent, privant des cheminements plus avancés vers la fin ultime.
Elles peuvent même conduire à des dégénérescences irréparables qui rendent toute reprise du chemin impossible.
Même lorsqu’elles apportent pour d’autres des progrès visibles, celui qui les a vainement et mal tentées pour lui-même en vient à douter des promesses dont la tradition se porte garante, et abandonne toute quête.

Point de montagne et point de guide

Parlant encore d’après la carte, certains affirment que chacun est son propre maître et se tient au sommet de la montagne sans le savoir : ils éliminent ainsi et le choix du maître et l’ascension. Mais n’est-ce pas flatter sans profit ?
Érigeant en doctrine ce qui est seulement vrai à un moment du parcours, ils faussent ainsi la lecture de la carte ; ils isolent un élément qui ne prend son sens que par rapport à un ensemble et retiennent ce qui se révèle à la fin de l’ascension mais à condition d’avoir fait le trajet qui précède, un peu comme s’ils voulaient lancer dans l’espace un neuvième étage sans les huit qui le soutiennent. En d’autres termes ils refusent de partir à l’assaut de la montagne sous prétexte qu’ils sont déjà au sommet. Certes toutes les traditions s’entendent pour reconnaître qu’il n’y a pas de « buffle », qu’il n’y a pas de chemin, que le périple intérieur n’est qu’un retour à l’origine, que tout réside déjà sous le brin d’herbe de notre jardin. Mais il faut avoir fait le voyage pour le savoir vraiment, pour en avoir une connaissance réelle. Sinon ce n’est qu’un énoncé verbal dont la répétition inlassable ne peut se substituer à l’évidence intérieure et qui remplace par une illusion fatale la plus profonde des découvertes, celle qui jaillit sur la voie véritable une fois que la Conscience a précisément été transformée par l’efficience et l’amour d’un maître.

A répéter qu’il n’y pas de montagne à escalader, ils privent du bénéfice de l’exploration. Ils multiplient pour cela paradoxes et joutes dialectiques. Dégageant certes l’intelligence de ses automatismes les plus grossiers, ils l’entraînent à une gymnastique qui l’assouplit, la familiarise avec la logique d’un univers spiritualisé, mais lui fournissant des formules qui la fascinent, ils lui donnent l’illusion du pouvoir parce que, grâce à cet enseignement, les apparences les plus élémentaires semblent déjouées.
A les suivre on risque de confondre les subtilités d’une science intellectuelle avec le discernement intérieur qui surgit sous la poussée de l’énergie transformée par les courants d’amour et de grâce. Et leurs énoncés aussi provocants soient-ils laissent toujours le cœur à sec. Avec eux, il est vrai, on acquiert une certaine rigueur de la pensée et on est sûr d’éviter les inconvénients de la crédulité ; superstition et magie sont éliminées et l’on ne tombe pas dans la dépendance fatale d’une volonté soumise au pouvoir d’une autre. Celui qui enseigne que l’on peut se délivrer seul des angoisses de la dualité par une simple prise de conscience ne devient-il pas – peut-être malgré lui – le maître à penser de ceux qui lui prêtent foi ? La parole qui affirme qu’il ne faut suivre aucun guide devient pour eux référence, vérité. Certains fréquentent pendant des dizaines d’années des séminaires dont ils notent et citent le contenu sans comprendre la stérilité d’un discours qui ne saurait conduire à une transformation réelle.
Cet enseignement satisfait sans doute le souci d’autonomie d’une époque qui, refusant maladivement toute forme d’autorité, nie toute compétence. Il nourrit également les prérogatives de l’esprit critique indispensable pour préserver certaines formes de liberté, pour se protéger en particulier des fanatiques de pouvoir et de domination.

Mais à perpétuellement se protéger, on reste prisonnier de soi, les cœurs se dessèchent faute d’être éveillés, se désespèrent devant leur propre impuissance. Et derrière cette grande prudence qui se veut indépendance, n’y a-t-il pas le refus secret ou ignoré de reconnaître une compétence supérieure à soi dans une personne vivante ? Faut-il enfin renoncer au meilleur pour être sûr d’échapper au pire, mourir de faim de peur d’une nourriture empoisonnée et nier l’efficience d’un bon maître sous prétexte que les mauvais pullulent ?


Ni montagne ni carte. les marchands du temple

En marge de ces attitudes variées mais honnêtes sévissent les meneurs de foule, les chefs de sectes qui vendent une montagne à laquelle ils ne croient pas et déguisent leur avidité ou leur volonté de puissance sous les dehors d’un discours intransigeant.
Charlatans, illusionnistes, ils parquent définitivement dans la plaine les auditeurs les plus crédules qui se livrent à eux, corps et biens, dans une fuite éperdue d’eux-mêmes, payant de leur liberté leur désir infantile de sécurité. Changement de nom, hiérarchie, uniforme, règle collective, chants, renoncement aux ressources propres sont autant de pratiques qui les délivrent de la charge d’eux-mêmes, leur fournissant l’illusion d’une protection et leur permettant de confondre leur refus de s’assumer avec une aspiration qui se croit inconditionnée à l’absolu : et chacun de se perdre dans l’indifférenciation d’une foule aveugle, chacun de se dissoudre dans l’exaltation d’une régression collective, pour le plus grand profit du maître de choeur.
Ce phénomène est le produit d’une société où ne cesse de croître le sentiment d’insécurité et où le comble de l’aliénation s’attribue les privilèges de la libération.

Faut-il aussi nommer ceux qui, plus néfastes encore, détournent les candidats alpinistes pour les entraîner vers des gouffres souterrains sous prétexte de cavernes aux trésors ? Ils promettent en effet des pouvoirs qu’ils ont acquis eux-mêmes, souvent à la faveur d’expériences occultes, et qui dépassent assurément les prétentions d’une simple volonté de puissance individuelle.
Ils imposent aux adeptes qu’ils tiennent sous leur domination un travail constant, les soumettant à des séries d’épreuves variées. Seules des performances surhumaines peuvent les conduire au succès. Par des tensions multiples, ils poussent à leurs limites les résistances physiques et psychiques sans tenir compte des risques de déséquilibre et sans assurer les possibilités de repli. Au lieu de renouveler les énergies de ceux qui les suivent, ils brisent sans retour leur vitalité, ôtant toute possibilité d’ascension à venir. Ils n’ont le secret ni de la grâce ni de l’amour et sont dépourvus d’humanité.

La dureté de leur cour plein de mépris pour ceux qui échouent, s’atténue sans doute pour ceux qui atteignent leur niveau ou leur puissance. Mais combien parviennent à ce résultat ? et quel en est le profit s’il se ramène à la jouissance démoniaque ou perverse qui consiste à jouer de son emprise sur les plus faibles ?

Sans doute, est-il plus facile de développer une métaphore que de s’orienter à travers soi-même et les autres.
Mais comment se diriger à bon escient si l’on n’a pas jeté un regard d’ensemble sur les directions possibles ?
Apprendre à discriminer et à distinguer les différents plans ou niveaux de recherches et de réalisations est le seul moyen efficace que nous ayons pour nous protéger des déguisements et des faux-semblants où entraîne la confusion. S’il n’est pas possible de connaître la montagne avant de l’avoir vue, on peut cependant savoir ce qu’elle n’est pas et conserver ainsi la chance de reconnaître un jour celui pour qui les sommets neigeux ont disparu dans les brumes de l’universel amour où plaine et montagne se confondent à jamais.

Le Maître Spirituel selon les traditions d’Orient et d’Occident – Introduction – Jacqueline Chambron
Deux Océans – Hermès – recherches sur l’expérience spirituelle

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